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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 17:24

Par Rémi Bourgeot

La crise que traverse l'euro ressemble fort à l'explosion du système monétaire européen qui a eu lieu au début des années 90, observe l'économiste Rémi Bourgeot pour qui les solutions envisagées ne pourront que buter sur les fondamentaux politiques allemands.

(Wikimedia - Rage against - CC)

Euroland : un monde en crise perpétuelle ?

Si la crise de l’euro semble ne plus en finir, c’est peut-être parce qu’elle dure en réalité depuis plus de vingt ans.
En 1993, ce qu’on appelait alors le système monétaire européen (SME) et que l’on peut à juste titre considérer comme un ancêtre très proche de l’euro, explosait avec son lot (devenu cruellement familier) de déchirements politiques.

Le 5 septembre 1992, lors d’un sommet européen à Bath, dont l’ambition était d’enrayer les attaques spéculatives sur les monnaies européennes, Otto Schlesinger, président de la Bundesbank, déclarait au ministre britannique des finances Norman Lamont :
« Mon cher Norman, vous nous avez posé la même question quatre fois, et quatre fois nous avons donné la même réponse. Nous n’avons plus de temps à perdre. Donc si vous la posez de nouveau, nous irons prendre notre hélicoptère »(*).
Cette déclaration ne répondait pas tant à une question qu’à une supplication désespérée, visant à ce que la banque fédérale allemande finisse par rabaisser son taux directeur.

A la suite de l’absorption de la RDA, l’Allemagne s’était retrouvée confrontée à certaines tensions inflationnistes qui avaient conduit la Bundesbank, en vertu de son mandat anti-inflationniste, à relever fortement ses taux d’intérêt, de presque 3% en 1991 et 1992. En effet, en vue de faciliter l’intégration de l’Est, le gouvernement fédéral avait engagé des dépenses qui avaient fait passer son déficit budgétaire de 5% à plus de 13% du PIB. Ces transferts (qui au total représentaient la moitié de l’épargne ouest-allemande) s’étaient traduits par une demande importante et nouvelle des Allemands de l’Est, d’autant plus que leurs ostmarks furent globalement convertis en deutschemarks à un taux de un pour un, trop généreux (et qui allait entraîner la dévastation du tissu industriel est-allemand).

Au-delà de sa dimension nationale, cette politique engageait l’ensemble des pays du système monétaire, qui étaient tenus de maintenir quasiment fixe le taux change entre leur monnaie et le deutschemark, et donc, en l’occurrence, à augmenter également leur taux d’intérêt. Hélas, on se trouvait alors dans une phase de récession mondiale. En particulier, le Royaume-Uni faisait face à sa pire récession d’après-guerre, avec un chômage à plus de 10%.
Dès lors, les marchés ne s’y trompèrent pas en estimant que ces divergences et l’incohérence du système dans cette phase allait leur permettre de le faire exploser. C’est l’histoire du milliard de dollars et de la renommée mondiale de George Soros qui, défiant la Banque d’Angleterre, s’endetta massivement en livres sterling pour les changer aussi massivement et ne les rembourser qu’après la chute de la devise, à laquelle il aura – modestement – contribué.

Les banques centrales et les trésors des pays attaquées se lancèrent dans une lutte désespérée, pour l’honneur monétaire pourrait-on dire, prêtes à épuiser leurs réserves et à offrir des taux d’intérêt de court terme astronomiques. Les mesures tardives ne suffirent pas et le 1er août 1993, on annonçait officiellement la fin du SME, remplacé par un système dont on peinait à percevoir la différence avec celui des changes flottants.

Si la crise de l’euro est, à divers égards, différente de celle qui entraîna l’effondrement du système monétaire européen, elle partage néanmoins avec elle plusieurs traits fondamentaux.

En premier lieu, elle résulte de divergences structurelles entre les économies européennes. Au-delà du simple niveau d’endettement public, les pays les plus ciblés par les marchés (Espagne, Portugal, Grèce, Italie, France) se trouvent tous, en profondeur, dans une situation de déficit des comptes courants qui n’a fait que s’aggraver, dans un contexte où l’ajustement par les taux de change est devenu impossible, par définition. Si les marchés s’attaquent à des pays dont le niveau d’endettement a explosé avec la crise, comme l’Irlande ou l’Espagne, en raison de leurs bulles de croissance artificielle, ils attaquent également un pays comme l’Italie, dont le niveau d’endettement est relativement stable (bien qu’élevé à environ 120% du PIB) et qui, contrairement à la France, génère même des excédents budgétaires primaires (c'est-à-dire en excluant le coût du service de la dette). La spéculation sur l’explosion de l’euro porte donc bien fondamentalement sur la question de la divergence des économies européennes et non sur une simple question de gouvernance budgétaire.

Ce point est très important en ce qu’il indique que de simples mises sous tutelle des gouvernements nationaux ou  une harmonisation budgétaire à l’échelle de la zone monétaire seront insuffisants. En l’absence d’ajustement par le taux de change ou d’une déflation salariale d’une ampleur impraticable dans un contexte démocratique, il faudrait en réalité des transferts illimités dans le temps, du cœur de la zone vers les Etats périphériques, pour financer les conséquences budgétaires de cette divergence structurelle. Si tous les Etats européens ont - pour peu que cela soit encore possible - intérêt à sauver l’euro, face au chaos financier que son implosion entraînera, l’Allemagne reste extrêmement réticente, face à ce qu’elle perçoit désormais du coût d’un tel système de transferts dans une dynamique de divergence.

On a tout à fait tort, à ce sujet, de se référer sans cesse au traumatisme de l’hyperinflation de la République de Weimar lorsqu’on tente de comprendre la position allemande sur d’éventuels rachats massifs d’obligations souveraines par la BCE. L’orthodoxie monétaire des banquiers centraux allemands est une réalité mais, au-delà de ce trait évident, la monétisation par la BCE ne serait qu’une option « bazooka » pour tenter de calmer les marchés, à court terme. Sur le long terme, la généralisation de la rigueur, notamment avec un système « d’euro-bonds », ne manquera pas d’engendrer un système de récession généralisée qui ne pourra que nécessiter des transferts budgétaires massifs, en retour.
 
Que l’on considère l’épisode du SME avec une politique monétaire incompatible avec le système commun ou la déflation salariale pratiquée sous le gouvernement Schröder, il apparait clairement que l’Allemagne garde une conception nationale de la politique économique. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, là n’est pas la question. Il s’agit d’une donnée fondamentale concernant un problème qui ne cesse de faire trébucher l’Union européenne et qui la menace désormais dans son existence même. En ce sens, l’approche de François Mitterrand qui avait consisté à arracher l’accord de Helmut Kohl sur la monnaie unique, en échange du soutien français à la réunification allemande, a été une erreur. Bien que la création de l’euro ait bénéficié à l’Allemagne en sécurisant ses exportations vers ses partenaires européens, le jeu collectif qu’exigeait ce système n’a pas été appliqué.

Alors que la crise atteint son point de non retour, les Etats se retrouvent à nouveau confrontés à des interrogations existentielles quant à leur rôle dans l’Union européenne. C'est-à-dire qu’ils sont enfermés dans le temps long d’une structure complexe et difficilement réformable, alors que les marchés, pris de fièvre, réclament des réponses immédiates. Chaque solution, de court ou long terme, se retrouve bloquée par cette contradiction fondamentale.
Ainsi, le Fonds européen de stabilité financière s’est retrouvé doté d’un montant de 440 milliards d’euros très largement insuffisant au regard du degré de contagion actuel et de la probable dégradation de la note française par les agences de notation.

L’idée de faire du FESF une banque qui pourrait décupler sa force de feu en empruntant auprès le la BCE a également rencontré une forte opposition de l’Allemagne et de la BCE elle-même. On a alors désespérément élaboré une solution, alambiquée, consistant à ce que le fonds assure une part des titres de dette émis par les Etats en difficulté.

Le manque de visibilité et de consensus derrière ces mécanismes complexes ont sapé la confiance des marchés. Si la BCE finissait par s’engager dans des rachats massifs afin de décourager enfin la spéculation sur les dettes européennes, encore faudrait-il que la menace soit crédible, c'est-à-dire que la BCE se déclare prête, pour freiner l’envolée des taux, à des rachats illimités.

Le chaos politique qui entoure les décisions européennes risque non seulement d’empêcher cette tentative de la dernière chance, mais plus encore de saper la crédibilité du mécanisme. Ainsi l’effet de l’intervention n’est pas garanti, dans le contexte de crise existentielle à répétition qui touche l’Union européenne.

Les solutions techniques de court terme existent, pour freiner la contagion. Ce qui les bloque en vérité les unes après les autres, c’est que le modèle de long terme met l’Allemagne dans une situation inextricable, entre ses fondamentaux politiques et la survie de notre système monétaire commun, à laquelle elle a pourtant le plus intérêt.
La restauration d’un système monétaire européen stable nécessitera de ne plus ignorer ni les dynamiques économiques réelles ni les aspirations diverses des peuples européens.

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Published by sortirdeleuro2012 - dans Une aberration économique
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