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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 11:27

Article paru sur le site du Monde diplomatique en janvier 2012 rédigé par Antoine Schwartz, coauteur, avec François Denord, de L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, Paris, 2009.

 

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Dix bougies et un naufrage

Le 1er janvier 2002, la monnaie unique (créée en 1999) entrait en circulation. L’atmosphère de jubilation qui caractérisa la célébration de l’événement dans la presse tranche avec les doutes que suscite désormais une devise rêvée à Paris, conçue à Bruxelles et frappée à Francfort. Au point qu’investisseurs et entreprises s’interrogent : l’euro soufflera-t-il sa onzième bougie ?

 

France 2, 4 janvier 1999, journal de 20 heures. Depuis trois jours, l’euro est officiellement devenu la monnaie unique de onze pays de l’Union européenne. Un reportage livre le « récit d’une journée quasi festive sur les marchés financiers ». « L’euro est une révolution, une révolution bénéfique », analyse un responsable de la Bourse de Paris, avant que le gouverneur de la Banque de France, M. Jean-Claude Trichet, n’évoque « une joie sans mélange en voyant ce qui se passe actuellement ». Puis le présentateur, Claude Sérillon, interroge M. Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne : « Les financiers sont contents, les hommes politiques proeuropéens aussi. Mais est-ce que vous, homme de gauche, ça ne vous gêne pas que ça soit d’abord l’Europe de l’argent que l’on fête aujourd’hui ? » Son invité ne paraît guère troublé : « La monnaie unique, c’est plus de liberté pour la France, plus de marge de manœuvre en matière monétaire. A condition que l’Union économique et monétaire réussisse. »

« L’utopie sort de l’enfance... »

A-t-elle réussi ? Douze ans plus tard, M. Delors se montre désabusé : « L’Europe est au bord du gouffre », constate celui qui fut pourtant l’un des architectes de l’euro (Le Soir, Bruxelles, 18 août 2011). Martin Wolf, éditorialiste au Financial Times, en doute lui aussi : « Si les dirigeants politiques avaient imaginé, il y a deux décennies, ce qu’ils savent maintenant, ils n’auraient jamais lancé la monnaie unique » (9 novembre 2011).

A la fin des années 1980, le projet était principalement défendu par les responsables français. François Mitterrand, à la fois soucieux de relancer l’intégration européenne et inquiet de l’hégémonie du mark allemand, envisage, pour contourner celle-ci, la création d’une nouvelle monnaie commune. Outre-Rhin, les dirigeants sont réticents. Pour les convaincre, le président français concède la libéralisation complète des mouvements de capitaux, sans harmonisation préalable. Un comité de banquiers centraux et d’experts, piloté par M. Delors, trouve une solution fort simple pour désarmer l’hostilité des « sages » de la Bundesbank (la « Buba », la banque centrale allemande) : l’Union économique et monétaire se fera aux conditions fixées par Bonn, la capitale de l’époque. La future Banque centrale européenne (BCE), indépendante du pouvoir politique, aura pour seule mission de veiller à la stabilité des prix. Cette conception, gravée dans le marbre du traité de Maastricht (signé en 1992), porte la marque très nette d’une doctrine particulière, celle de l’ordolibéralisme — le nom donné au néolibéralisme allemand.

Depuis l’avènement de la monnaie unique, le discours dominant s’est néanmoins évertué à en taire les fondements idéologiques. Pour la presse, l’euro était tout autre chose, et bien plus que cela. Une sorte de progrès de l’histoire — peut-être le plus grand accompli depuis l’invention de l’écriture. Pour Jean-Marie Colombani, alors directeur du Monde, il signe « une victoire de la volonté sur les marchés, de la détermination de quelques-uns sur les forces économiques » (Le Monde, 31 décembre 1998). Bernard Guetta estime pour sa part que l’Union européenne représente plutôt le « triomphe de la raison ». « Avec l’euro, le mouvement d’unification s’accélère » et doit conduire les peuples à l’Europe rêvée ; « l’utopie sort de l’enfance. L’âge d’homme l’attend », prophétise le journaliste (Le Nouvel Observateur, 31 décembre 1998).

Aux sceptiques, le directeur du quotidien Libération, Laurent Joffrin, rappelle que « la construction européenne incarne une politique de la raison avant d’être un émoi du cœur. (…) C’est d’ailleurs pour cela qu’elle représente un immense progrès et — si les peuples lui prêtent vie — un pas vers un stade supérieur de la démocratie ». Instituer une autorité qui échappe au contrôle des gouvernements pourrait pourtant sembler un progrès démocratique relatif… « On saute dans l’inconnu, rétorque l’éditorialiste ; cela s’appelle une aventure » (Libération, 1er janvier 1999).

Les médias s’efforcent de faire partager leur joie : « Le jour de gloire est arrivé », titre France- Soir (5 janvier 1999) ; « Naissance d’un continent », proclame en couverture Le Nouvel Observateur (31 décembre 1998). Las, un an plus tard, Le Monde admet que la nouvelle monnaie a d’abord représenté un cadeau fait aux investisseurs. « L’euro avait été conçu pour créer une Europe plus intégrée, plus solidaire, plus puissante. Il devait être le “meilleur instrument possible de maîtrise de la mondialisation”, comme disait Dominique Strauss-Kahn en mars 1999. Dans les faits, la monnaie unique a plutôt renforcé la concurrence entre les pays européens pour attirer les investisseurs extérieurs » (5 janvier 2000).

Ce constat n’empêche pas la presse de ressortir serpentins et confettis pour fêter la mise en circulation des pièces et des billets en euro. « Vive l’euro ! », exulte L’Express (27 décembre 2001). Alliés des autorités politiques et monétaires, bien des journalistes ne doutent pas que la population partage leur engouement pour cette « nouvelle solidarité en marche » (Le Journal du dimanche, 2 septembre 2001). Les Américains avaient jadis marché sur la Lune ? Les Européens pourront désormais voyager sur le continent sans s’embarrasser de calculs de change trop compliqués. Le journaliste Jean Boissonnat s’enflamme : « Le monde entier s’étonne : par quel miracle ces peuples d’Europe, perclus de rhumatismes, sont-ils capables d’inventer quelque chose d’aussi incroyable qu’une monnaie unique (1)  ? »

Dans les médias, nul n’en doute : la nouvelle monnaie « nous » permettra de « peser » sur la scène internationale, de concurrencer le dollar. Même les nouvelles pièces et les nouveaux billets, à l’esthétique incertaine, suscitent l’émoi des éditorialistes : ils « mettent un peu de chair sur cette entité lointaine, et un peu plus de partage entre les Européens », estime Libération (3 janvier 2002). Au Jour de l’an, les télévisions filment la poignée de consommateurs venus les premiers retirer la précieuse devise aux distributeurs automatiques. L’éditorialiste Eric Le Boucher lui aussi se pâme : « Une vraie révolution, concrète, quotidienne et acceptée non sans joie, si l’on en croit les millions d’Européens qui se sont précipités pour acheter les kits et qui ont, comme à Noël, joué avec ces belles pièces étincelantes » (Le Monde, 30-31 décembre 2001).

Dans la population, les explosions de joie sont plus modérées. Déjà, de mauvais esprits craignent que le passage à l’euro n’entraîne une hausse des prix. « Comme c’est commode !, s’emporte un chroniqueur. Les prix flambent, aussitôt on crie haro sur l’euro. Le danger, comme partout, c’est l’amalgame. (…) Quand le poujadisme sort du bois, il faut rappeler des choses simples. L’euro est désormais un fait, une chance pour la France et l’Europe » (Le Journal du dimanche, 2 septembre 2001). La ligne de défense est fixée : toute opinion rétive, toute pensée critique sera disqualifiée et taxée de « démagogie » ou de « populisme ». Autant d’anathèmes promis à un brillant avenir, en particulier lors de la campagne référendaire de 2005 sur le projet de traité constitutionnel européen (2). De son côté, M. Trichet accorde son satisfecit aux Français : « Il y a un consensus entre les grandes sensibilités politiques du pays qui ont voulu cette monnaie unique. Nous sommes très émus et assez fiers d’être arrivés à ce résultat » (France 2, 30 août 2001).

Des verrous idéologiques ont sauté

Quand survient la crise des subprime, les commentateurs reprennent l’antienne de M. Delors : « L’euro nous a protégés. » Le 9 avril 2007, l’Espagnol Rodrigo de Rato, directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et ancien ministre des finances de M. José María Aznar, affirme avec ravissement qu’« aujourd’hui, l’Europe est un continent dont la prospérité et la diversité suscitent l’admiration du monde entier. (…) Sous l’impulsion de dirigeants visionnaires, des institutions ont été créées qui incarnent l’intégration économique croissante du continent ». En observateur avisé, il ajoute : « L’Europe continue de jouer un rôle important dans la stabilité mondiale et sa contribution au développement reste inestimable. Les économies européennes sont solides » (Le Figaro, 9 avril 2007). On ne saurait se montrer plus clairvoyant…

Depuis, le ton a changé. Des verrous idéologiques ont sauté. L’opportunité même d’un abandon de l’euro est discutée. Et pour cause : la crise fait apparaître au grand jour les contradictions essentielles qui minent l’union monétaire. Avant tout, l’interdiction faite à la BCE de prêter directement aux Etats, ce qui permettrait de tenir en respect les marchés financiers. Le gouvernement français, adoptant une position qu’il aurait jadis qualifiée de… « populiste », souhaite une intervention plus massive de la BCE dans le rachat des dettes publiques. L’autorité de Francfort estime, au contraire, avoir déjà outrepassé ses missions et ses statuts en rachetant une partie de la dette de pays en difficulté ; elle se refuse toujours, malgré la crise, à sortir de l’ornière ordolibérale.

Alors, euro ?

 

(1) Jean Boissonnat, Europ€, année zéro, Bayard, Paris, 2001.

(2) Lire Serge Halimi, «  Médias en tenue de campagne européenne  », Le Monde diplomatique, mai 2005.

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Published by sortirdeleuro2012 - dans Les mensonges de l'euro
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